Acheter une copie… le choix du pire

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Le Web est un super marché qui propose à tous, tous les produits ou presque, en quelques clicks au prix d'une connexion Internet de plus en plus banale et bon marché.

Pour un individu désirant devenir commerçant, il suffit d'une connexion Internet, d'une poignées de mégaoctets de stockage (souvent packagés avec l'accès) et de quelques heures de travail simple pour créer un site de vente, lequel devient accessible à la vitesse de la lumière par des millions de consommateurs potentiels, depuis leurs salons, leurs bureaux et même leurs toilettes !
Encore plus simple, quelques minutes suffisent à créer une échoppe virtuelle sur un site d'enchères comme e-bay, dotée des mêmes capacités intrusives que la catégorie précédente, voire plus encore. En effet, le boutiquier par ce geste simple monte une boutique aux capacités d'exposition illimitées, sur une voie de passage très fréquentée et dotée d'outils de recherches très puissants assistant le futur client dans sa quête ! L'investissement est encore plus faible que dans le cas d'un site de vente traditionnel puisque les frais sont proportionnels aux gains réalisés, payable une fois les ventes effectuées.
Cette barrière à l'entrée est si faible que des milliers de marchands se lancent dans l'aventure, avec des business models plus ou moins fiables, des offres plus ou moins honnêtes. Car cette prolongation électronique du grand marché des biens de consommations est à l'image du marché physique dont elle est la vitrine, capable du meilleur comme du pire.

Pour l'amateur de montres de moyen et haut de gamme, l'abolition des distances et la perméabilité des frontières offre la possibilité d'acquérir des montres à des prix fort intéressants comparés à ceux pratiqués par les marchands ayant pignon sur rue ou encore d'acheter des modèles introuvables sur le marché intérieur. Cela en profitant d'un marché gris mondialisé et libéré des contraintes de distances.
En quelques sortes, c'est comme si ce vecteur lutait avec vaillance et de fortes chances de l'emporter contre les efforts de segmentation en prix et en gammes de produits que déploient les fabricants pour générer leurs revenus, souvent confortables d'ailleurs.

Mais, on assiste à un deuxième effet, plus pervers celui là. Force est de constater que les contrefaçons qu'auparavant on achetait à la sauvette, avec le goût du fruit défendu, sur un marché semi officiel en Italie ou au Maroc, pour rigoler, deviennent accessibles, avec encore plus de facilité que les produits originaux. Et pour cause, les marchands de faux sont très ingénieux car les gains générés par leurs produits sont énormes, et les contrefacteurs déploient tout naturellement des efforts immenses pour atteindre et séduire leur public.

Le Web est donc devenu une source inépuisable de montres contrefaites.

Dans nos économies dites de marché, caricaturée à l'extrême dans ce qu'elles ont de plus libéral par cette approche mondialisée et très faiblement réglementée, c'est la demande (naturelle ou assistée, mais là n'est pas la débat... encore que) qui crée l'offre. Si l'Internet regorge à ce point de montres contrefaites, c'est que la demande existe, et qu'elle est forte.

Mais comment peut bien naître cette demande si importante de montres fausses ?

Balayons d'un revers de main l'arnaque pure et simple, le cas de celui qui croit acheter une Rolex Submariner sans boîte ni papiers car c'est un don de l'oncle du vendeur pour avoir sauvé son cousin de la noyade et dont il se sépare pour 300 dollars afin de payer les soins de sa mère malade. A part regretter que l'idée de cette fable est née de l'état de non assistance à personnes en danger qui règne dans certains pays dits civilisés, dû à l'absence de couverture des soins par une assurance maladie accessible à tous, on ne peut rien pour ces quelques gogos qui par ailleurs se font détrousser par un joueur de Bonto et son carton au métro Stalingrad et croient encore au père Noël. Non, les consommateurs moyens, de plus en plus informés sur les prix, de plus en plus méfiants, ne tombent plus dans le panneau. Ils savent que si une montre que son vendeur présente comme une Rolex Submariner est vendue pour 300 dollars, c'est que ce n'est pas une Rolex Submariner, tout simplement, quelle que soit l'histoire que peut bien raconter le vendeur pour justifier ce miracle.

D'ailleurs, les faussaires ne s'y sont pas trompés : Ils présentent clairement leurs produits comme des copies des montres plagiées, capables de rivaliser avec l'original pour dix fois moins cher. Serions nous donc face à un miracle industriel ou, comme certains le croient à une réinterprétation d'aspiration philanthropique du business model de l'industrie horlogère qui profiterait au consommateur ?
Tout est dans l'interprétation et le sens donné au mot rivaliser par le contrefacteur, et par son client.
Les copies ne sont pas présentées comme possédant le même mouvement, offrant les mêmes capacités d'immersion ou encore réalisées dans les mêmes matériaux que l'original.
Non, le contrefacteur a réalisé des compromis différents de ceux de son inspirateur, tous guidés par une volonté de réduire le coût de fabrication de sa montre tout en en préservant l'aspect, et proposant au final un produit qui a les mêmes caractéristiques visuelles que l'original, mais c'est tout. Donc, pour les copistes, rivaliser avec une Rolex Submariner se résume à avoir le même aspect. Et pour un authentique amateur de montres, que dis-je, d'horlogerie, c'est très insuffisant.

Alors, que recherche l'acheteur de cette montre pouvant rivaliser avec une Submariner ?
La Rolex Submariner est une montre mythique, reconnue et reconnaissable, symbolique et chère. Un symbole de réussite assurément puisqu'elle ne coûte pas moins de 3 mois de SMIC ce qui est, pour un objet aussi futile une fortune : il faut donc assurer le quotidien avant de pouvoir mobiliser un telle somme dans une montre.
Immortalisée par James Bond et le cinéma en général, c'est, dans le référentiel collectif, la montre des hommes qui ont réussi. Bon, accessoirement, c'est une très bonne montre, automatique, dotée d'un mouvement de qualité fabriqué par Rolex, très bien construite, solide, fiable et durable. De plus, c'est une montre de plongée très efficace.
Mais toutes ces qualités qui font que la Submariner a séduit tant d'amateur de montres de qualité ne peuvent pas être mises au crédit d'une copie.
En effet, point de cadran en peinture émaillée, point de mouvement de manufacture avec son spiral de Breguet, son balancier Microstella et ses 50 heures de réserve de marche, point de boîte en acier 904L à la finition impeccable, point de couronne triplock usinée dans la masse, point d'étanchéité à 300m, point de verre saphir, point d'aiguilles en or blanc, point d'index en or blanc appliqués avec précision... Non, juste un cadran qui copie l'original, un mouvement automatique chinois grossier (parfois suisse, mais c'est encore plus incohérent - nous y reviendrons), une boîte en acier moyen mal finie là où ça ne se voit pas, une couronne moulée, une étanchéité très relative aux éclaboussures, un verre minéral, des aiguilles en laiton et des index en laiton collés pour rivaliser.

Alors, nous sommes sûrs que ce que recherche notre amateur de copie de Rolex Submariner est une montre ayant l'aspect de l'original, renonçant à ce qui ne se voit pas.

Quelles sont alors ses motivations ? Il recherche un accessoire de mode par essence éphémère et donc ne méritant pas que l'on y mette des moyens importants ? Il recherche le look de la Submariner car c'est un fan de cette montre sans mettre le prix pour ce qui ne se voit pas ? Il est à la recherche de l'image renvoyée sans vouloir dépenser la somme nécessaire pour s'offrir l'original ? Il croit s'offrir réellement une montre ayant les mêmes qualités que l'original pour beaucoup moins cher car il n'a pas les moyens (ou ne veut pas se les donner, ce qui se respecte) ?

Avant de passer en revue ces trois situations et apporter quelques éléments qui pourraient faire changer d'avis celui qui s'apprête à commettre l'erreur de s'acheter une copie, voyons ce que coûte réellement le mythe.

Une Rolex Submariner Date est vendue 3850 Euro par les revendeurs officiels. En cherchant bien, sur le marché gris, on peut la trouver neuve pour 3200 Euro. Enfin, d'occasion, en très bon état, c'est 2500 Euro à 2800 Euro selon qu'elle est vendue complète (avec boîte et accessoires) ou pas.
Il s'agit d'une somme importante, c'est indéniable. Cependant, il faut rapprocher cela d'autres dépenses "coup de cœur" ou plaisir pur.
2500 Euro, le prix du mythe, c'est une semaine dans un bon club med' à deux, une option GPS/Pack Navigation ou Cuir Intégral pour la voiture, une grosse chaîne home cinéma avec le projecteur, une semaine de ski en saison.
Sinon, dans une approche plus patiente, c'est 104 Euro de côté par mois pendant deux ans, soit 4 restaurants moyens à deux, sans vin ni apéro, ni digestif.
Bref, c'est se passer de choses agréables, mais pas essentielles, et dont on peut se priver pour être en mesure de s'offrir ce mythe si cela peut nous rendre heureux.

On entend et on lit souvent que Rolex abuse en vendant ses montres à ce prix et qu'ils se foutent de la gueule du monde, s'autorisant des niveaux de marge honteux sur leurs produits. Certes, Rolex, comme les autres industriels et artisans de l'horlogerie suisse font ce métier pour l'argent ! Ben ouais, ce n'est pas par grandeur d'âme ni pour le bien de l'humanité que ces gens conçoivent, fabriquent, markettent et vendent ces montres. C'est moche hein ? Et en plus, ils en gagnent pas mal, de l'argent.

En comparaison, une copie de Rolex Submariner peut se trouver facilement sur e-bay pour 100 Euro. Là encore, au risque de décevoir ceux qui croient que les copistes chinois sont des philanthropes, ils font tout ça pour l'argent. Et ils en gagnent beaucoup en vendant ces copies.
La marge du fabricant sur chacune des montres vendues est en valeur moins élevée dans le cas des copies que dans le cas de montres authentiques, c'est un fait. En proportion, c'est-à-dire le pourcentage du prix de vente qui va à celui qui commercialise le produit, c'est beaucoup moins évident.

Et que penser alors des copies de montres, Rolex, Patek Philippe, Vacheron Constantin ou Audemars Piguet, motorisées par des mouvements suisses ? Le fabricant assène dans son argumentaire que ses copies sont de très bonne qualité, motorisées par des mouvements suisses et bien sûr qu'elles rivalisent (définition identique à celle-ci-dessus) avec les originaux. Ces copies n'on rien à voir au point de vue tarif avec les copies à quartz ou à mouvement chinois, bien que boîte, bracelet, aiguilles et cadrans soient identiques. On flirte là avec des tarifs auxquels on peut trouver d'authentiques montres suisses, dans les 500 à 1000 Euro, contre 50 à 100 Euro pour les versions à mouvement chinois. Ces répliques, appelées "Swiss Replica" sont encore plus rentables pour le vendeur.
En effet, un authentique mouvement ETA 2824-2 en finition de base (qui souvent motorise ces merveilles) se vend pour moins de 50 Euro, et encore plus bas en quantités importantes.
On prend la copie à 100 Euro (prix au détail avec la marge du vendeur de la mieux finie, celle dite "Vintimille" en raison de l'origine géographique de leur vente au détail, pas de leur lieu des naissance qui est en Chine), on remplace le mouvement chinois à 5 Euro par un authentique mouvement suisse ETA à 50 Euro (incluant la marge du revendeur détaillant), on ajoute quelques gadgets (fausse boîte Rolex, faux certificat, faux goodies) que l'on trouve à 30 Euro le kit sur e-bay (incluant là encore la marge très confortable du revendeur), on baptise ça "Swiss Replica" et on réclame 500 Euro contre cette montre.
Gain de l'opération pour le faussaire: 500 + 5 - 50 - 30 = 425 Euro! Et en achetant des pièces ou éléments sur lesquels un fabricant et quelques intermédiaires ont déjà pris une marge.

Ah oui, il ne faut pas oublier que tout ça se passe en dehors des lois fiscales puisque le produit lui-même est illégal. Pas de TVA, pas de taxes d'importations, pas d'impôts sur les bénéfices des sociétés... bref, de la marge nette. Pour dégager 425 Euro de marge nette sur une montre vendue par un circuit légal, il faut vendre cher, très cher !

Donc, pas de miracle, les contrefacteurs font beaucoup d'argent sur le dos de leurs clients, autant voire plus que les Rolex, Omega, Patek et consorts.

Passons donc aux motivations du potentiel receleur de produits de contrefaçon et tentons de lui apporter quelques pistes pour retrouver le droit chemin.

De toutes les motivations citées, la dernière qui consiste à croire que la copie égale la vraie pour beaucoup moins cher ne peut être que celle d'un novice ayant une méconnaissance totale des éléments faisant la qualité et l'attrait de l'horlogerie de moyen et haut de gamme. Les qualités intrinsèques de la copie sont bien inférieures à celle de l'original, c'est un fait. L'acheteur potentiel peut encore être ramené à la raison au travers d'un petit effort de pédagogie. Il portera alors son dévolu sur une montre moins chère mais présentant des qualités réelles si il ne veut pas dépenser trop d'argent, voire, s'en donnera les moyens et s'offrira l'original.

Ensuite, celui qui, lucide sur la versatilité des modes et de ses goûts, ne veut pas mettre trop d'argent dans un accessoire de mode dont il se lassera ou dont la mode risque de passer (la Submariner est en dehors des modes, mais elle n'est qu'un exemple) commet une erreur. Tout d'abord, il est à la recherche d'une image sans en assumer le coût, ce qui est triste mais nous reviendrons là-dessus, ensuite, si il s'offre un vraie Submariner, à un bon prix (une occasion en parfait état par exemple, il y en a beaucoup), il pourra revendre la montre quand il s'en sera lassé, et au prix où il l'aura achetée, voire même un peu plus. Bien sûr, pendant cette période, il aura porté une vraie Submariner, ce qui est infiniment plus gratifiant et reposant que d'arborer une copie en espérant que personne ne le remarque. Alors que sa copie, elle ne vaudra plus rien. Non seulement elle se sera dégradée très vite, peut-être même avant que la mode ne soit passée, mais en plus, elle restera une copie, d'occasion maintenant donc sans valeur ou presque. Notre " fashion victim " devrait donc économiser un peu plus longtemps et s'offrir l'original, quitte à la revendre quand il n'en voudra plus.

Il reste la dernière catégorie, celle dont fait partie celui qui recherche l'image de la montre, et rien que ça. Il tentera de nous faire croire que c'est pour lui, rien que pour lui, qu'il est fan depuis toujours de la Submariner mais qu'il ne veut ou ne peut pas mettre tant d'argent dans l'original.
Si tel est vraiment le cas, ce dont il est quand même permis de douter, il est donc comme celui qui rêve d'un voyages aux Seychelles (car une Submariner est accessible si l'on décide de s'en donner vraiment les moyens et de sacrifier d'autres plaisirs pour celui là) qui se console avec un séjour en Center Park dans les Landes. Comparaison n'est pas raison et les Center Park ne sont pas des copies des Seychelles.
Cependant, il aura beau se persuader que c'est pareil, revenir bronzé, afficher des photos de lui devant la piscine dans sa chambre, du Soleil (qui est le même qu'au Seychelles) il n'aura pas connu les Seychelles et leur magie. Et ça, il le sait !

Alors, plus vraisemblablement, derrière ce discours, il recherche l'image renvoyée par la Rolex Submariner auprès d'un entourage familial, amical, social ou professionnel. Et ça, c'est le pire ! C'est envoyer volontairement et donc de façon caricaturale par un porter par ailleurs ostentatoire un message qui sera très bien capté : "il se la pète comme un âne avec sa montre de golden boy alors qu'il ne cire même pas ses chaussures".
Dans ce cas, je serai tenté de dire que même l'achat d'une vraie Submariner est une mauvaise idée. On achète des objets de ce type pour soi, pas pour l'image renvoyée car c'est se tromper de finalité.
Alors, si en plus elle est fausse et que l'on tombe sur un connaisseur (dans le public à séduire, il y en a certainement) le frimeur passe doublement pour un âne : "il se la pète comme un con avec sa fausse Rolex qu'il nous agite sous le nez en nous prenant pour des lapins de six semaines".
Bref, c'est un très mauvais calcul, sur toute la ligne.
Pour conclure sur cette catégorie de potentiel receleur de fausse Rolex, bien sûr, il ne faut pas acheter de copie, même pas la vraie. Il vaut mieux acheter une Omega Speedmaster et se la jouer discret. Personne ne dira jamais "pfff, il n'a même pas une Rolex" alors que "pfff, une fausse Rolex, quel plouc !", ça peut arriver.

Résumons la situation :
- Acheter une copie croyant ne pas engraisser le fabricant est une erreur.
- Acheter une copie croyant réaliser un achat équivalent pour moins cher est une erreur
- Acheter une copie pour limiter le coût d'un accessoire de mode est une erreur
- Acheter une copie pour frimer en société est une erreur
Acheter une copie est donc tout simplement une erreur !

Je ne servirai pas ici le couplet sur les conditions de travail des gens qui réalisent ces copies en Chine (le travail à la limite de l'esclavage, le travail des enfants etc.) sujet qui pourtant mérite que l'on s'en émeuve, ni celui sur les réseaux mafieux qui sont alimentés par les fruits de la vente de ses produits car il faut avoir un pied dans l'illégalité pour utiliser cet argent en dehors du circuit légal, ni celui sur les risques encourus pour l'achat et la détention de produits contrefaits, on est très loin des préoccupations du receleur potentiel, que ce soit du fait de sa naïveté ou de sa bêtise.

Bruno

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