Une Rolex Sea Dweller par 1200m de fond

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De mes jeunes lectures à l’offshore profond

Par Pol Palacios
(Textes et images propriété de Pol Palacios sauf mention spéciale - reproduction interdite)

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Petit parcours d’un amateur de montres étanches

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Enfant, j'avais une impressionnante collection de Géo. J’y ai fait mes premiers voyages au long cours, entre Ténéré et Vanuatu, entre facteurs d’orgues et usine Beretta, entre textes et photographies éblouissants.

En feuilletant le magazine, je m'arrêtais souvent sur des publicités pleine page, invites magiques à une vie d'aventurier voyageur et raffiné. Ici une chaîne stéréo Mitsubishi, là un reflex ou un Cognac Lavoisier, et surtout, en page de garde ou à l’arrière, les très fameuses publicités Rolex. J’y lisais et relisais les exploits de Reinhold Messner, de Tazieff et des plongeurs de la Comex.

Je me disais alors, qu’un jour, j’aurais moi aussi une montre digne d’aventures aux quatre coins du globe.

Un été, en 1986, en Hollande, nous étions chez un ami de mes parents, le grand photographe néerlandais Wim Nordhoek. Nous étions allés nous baigner, et Wim avait oublié de retirer sa montre pour aller nager. Trempée, arrêtée, il me l’a donnée.

Avec espoir, je l’ai posée sur un pilier de la clôture, en plein soleil, dans le jardin derrière chez lui. Elle n’a jamais remarché. Même avec une nouvelle pile ! Déçu par cette fragilité, c’est là que j’ai appris qu’une montre pouvait être automatique, et surtout tenir dans l’eau. Quel prodige !

Depuis lors, j’ai toujours eu une montre étanche en vue. Tout a commencé par une Casio, que je voulais avec une alarme, qui coûtait le prodigieux prix de 140 Francs. Au terme d’une longue attente, j’ai fini par l’avoir. De longues heures passées à user ses boutons en cours, au collège, à chronométrer n’importe quoi. Ensuite, quelle fierté de la mettre sous le robinet et de la constater en marche ! Horreur, quelle déception lorsque j’ai vu apparaître, après une baignade à la rivière, une buée de mauvais augure sous la glace.

Ensuite, j’ai soupiré de longs mois en face d’une boutique de la rue des Abbesses à Paris, devant une Swatch bleue, brillante et nacrée. De longues économies me l’ont permise.
Je l’ai gardé des années, faisant avec elle mes premières apnées à la piscine, émerveillé par le miroité de son Plexyglas quand on le regarde à plat sous l’eau.

Plus tard, avec masque et tuba, en Bretagne, une seconde Casio, fine et noire, à double affichage. Achetée 34 dollars à Los Angeles, usée à mon poignet pendant 8 ans, jusqu’à en perdre son verre, que j’ai recollé quand même avec attention lors de mon premier voyage en Afrique.

Une brève Lip Chronographe, achetée d’occasion dans un dépôt-vente, pas étanche pour deux sous m’a suivi en attendant que je puisse entrer de plein pied dans l’horlogerie d’Homme.

J’ai toujours su que le vrai rêve était déraisonnable depuis que j’avais détecté les prix des meilleurs objets dans une bijouterie de Rouen. Notamment, une Tissot en titane trônant sur son petit piédestal, cachant habilement la microscopique étiquette d’un astronomique 4200 Francs.

C’est là, un mètre plus à gauche, dans la vitrine, que je découvre le Nouveau Monde : Jaeger, Baume et Mercier, Breitling et… le prix du « poignet de Reinhold Messner» !

Du coup, les années étudiantes passent. J’oublie les montres.

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Passage à l'acte

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Très vite, je choisis mon métier à la convergence de mes passions, entre voyages et technologies de pointes : ce sera l’exploration pétrolière extrême.

Un ennuyeux après-midi d’hiver norvégien, flânant sur le net, je découvre le site de Bruno, l’Accro du Tic Tac. J'étais fait.

Damnation ! Hypnotisé par la beauté des macros de la Sea-Dweller. Impressionné par la technicité de la montre.

J’ai en face de moi la montre qu’il me faut, pourtant à une distance sidérale de ma bourse d'alors, gravitant à quelques parsecs du budget du quidam.

Pour me calmer, j’achète rapidement, chez Monsieur Lee, une Seiko, en titane et à quartz, qui descendra avec moi dans les fonds prodigieux des Tuamotus, du Golfe de Siam ou de l’île de Pâques.

Fidèle et précise elle ne me quitte pas jusqu’à ce jour récent, où, en vol entre Pékin et Moscou, l’aiguille s’arrête, faute de courant dans un cœur électronique. C’est le drame. Je n’ai plus l’heure, suite à une défaillance de batterie. La situation n’est plus tenable longtemps.

A l’escale de Cheremetievo, une vitrine débordant de Royal Oak me rappelle traîtreusement l’existence des montres de luxe. Pas de Rolex.
Je n’en veux aucune autre depuis que, deux mois auparavant, j’ai enfin essayé la Sea Dweller. J’ai failli l’acheter, ne me raisonnant qu’au prix d’un effort terrible. Depuis, je scrute chaque vitrine, de Grenade à Chengdu, guettant l’occasion de chuter…

Une journée entière passe à Lille, sans que personne ne puisse changer la pile de la Seiko. Mon avion part ce soir pour l’Angola et je n’ai toujours pas l’heure. Qu’importe, me dis-je, à la boutique de l’aéroport, ils me changeront cette pile. Je pars.

Le dénouement est bref. Terminal F. 21 heures.

« - Non, Monsieur, je ne peux pas changer la pile.
- Ah, c’est ennuyeux, je n’ai pas l’heure. J’en ai absolument besoin.
- Dans ce cas, je peux vous proposer une petite Swatch…
- Non... mais si vous avez une Sea-Dweller, je l’emmène.
- ...
- Vous êtes sérieux ? Bon, attendez. J’appelle au terminal C. Oui, c’est bon.
- Faites-la venir alors. Merci. »

Je patiente en essayant une Aquatimer colorée et une Master Compressor Geographic. Très dangereux essai, d'ailleurs, dont on reparlera sans doute dans les années à venir.
La Sea-Dweller finit par se présenter, grande dame en habit de velours.

Un soupir d’Amex et JE L’AI !


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Pour vous mettre en bouche, une revue voyageuse

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Toutes les photos qui suivent viennent d'être prises aprés la randonnée océanique de ma SD. Vous pouvez constater qu'elle se porte comme un charme après l'épreuve !


Au coin d'un National Géographic, deux voyageuses en partance, sur une voile des Fidji

Hommage à un voyage dans le Pacifique

Guides des Mers du Sud

Repos sur un bois flotté, ramassé sur Ua Pou, Iles Marquises

Ombrage sur une carte postale du désert de Gobi, Mongolie

Impressions moscovites

Surprise africaine sur un jeu du Nigeria



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NB : Pour la suite de ce post, j’ai effacé des photos toutes les références à des marques commerciales ou à des compagnies, d’où quelques coups de tampons ça et là.
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Un test dans les profondeurs du Golfe de Guinée

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La brochure le dit : les Submariners sont à l'aise aux affaires et à la ville, tout en restant des montres de plongée.

Oui, une Sea-Dweller ressemble bien souvent à un vieil explorateur anglais profitant du confort de son cottage, son destin d'aventurière brillant bien à l'abris des embruns, sous l'asile protecteur de la manche d'une chemise de luxe, ne raclant en guise de corail, qu'un bouton de manchette en jade.

J'ai voulu replacer la mienne dans son contexte, en lui faisant vivre une aventure à sa mesure.

Dégagé de tout snobisme, mon Superlative Chronometer, battant la seconde par 1200 m de fond, prendrait son vrai sens, montrant que je n'ai pas acheté un produit marketing galvaudé, mais un véritable bijou technique.

Voilà donc le récit d'une plongée technique au large de l'Angola.

Avant même de l'avoir, je savais qu'elle descendrait sur un robot téléguidé à la première occasion.

Quelques précautions cependant avant de flirter avec les limites.

Même si elle est donnée pour 1220 mètres, sont-ce des mètres d'eau douce ou des mètres d'eau de mer ? En effet, à cette profondeur, la différence de densité entre l'eau douce et l'eau salée crée un écart de plus 4 bar, soit 40 m d'eau douce.

Dans le doute affreux, je me décide à appeler la manufacture pour en savoir plus sur les épreuves d’étanchéité. Un très aimable Monsieur me répond que la pression d’épreuve est de 130 bars en caisson hyperbare. Je peux donc être tranquille pour la suite. Le test est décidé. Il me reste à attendre l’occasion d’une plongée de test d’un outil. Impatience.

Sur le forum HFR, les paris s’engagent pour savoir si la montre tiendra…

Le ROV (Remotely Operated Vehicle), le sous-marin sur lequel elle va descendre, est parfois imprévisible, ses hélices créent de forts courants et son bras est très puissant. Un faux mouvement et c’est la catastrophe. Il va falloir redoubler de prudence pour attacher la montre.

Nous la fixons sur une petite platine en aluminium de récupération, grâce à de petits colliers en plastique. Par sécurité, je double les attaches qui rendent le bracelet solidaire du robot lui-même, on ne sait jamais.

L’ensemble dégage une impression de robustesse rassurante. Il semble que le montage tienne la route.

Un autocollant de DVD doré fait office de présentoir. Quand même ! On est extrêmes et rustiques, certes, mais avec classe.

Plus qu’à attacher la plaque commémorative. C’est fait. Au cours de la plongée, je m’aperçois de la bourde, du gâchis : La date est erronée d’une année! Qu’à cela ne tienne, il y a la date sur les écrans. Mais quand même… gros regret.

Dernières vérifications. Dire que ce cliché est peut-être le dernier ! J’ai confiance, mais mes collègues ne sont pas convaincus…

C’est la descente sur tribord, prévue avec des arrêts prudents à 500 et à 1000 m.

Vision technique de l’intérieur de la cabine. Ambiance feutrée et surveillance des paramètres, jusque là tout va bien, la trotteuse fonctionne régulièrement.

Nous y sommes. Le temps de faire la mise au point de la camera du ROV sur le papier qui dédie ce test à tous les passionnés.

L’instant est fantastique. Le saphir de la glace encaisse à ce moment, à lui seul, une pression de 122 kg par cm2… un talon-aiguille rageur en plein appui ! Nous sommes donc tranquilles, la Sea-Dweller est taillée pour le pire.

N’oublions pas qu’on est venu quand même pour travailler. Séquence sueur froide quand le bras passe à deux doigts de la montre. Ce jour là, un problème hydraulique le faisait saccader. Sa puissance est terrifiante, au point de pouvoir couper des câbles. Je ne vis plus… le souffle suspendu.

Il me prend de vérifier la lueur des index dans le noir absolu. Extinctions des feux lors de la remontée.

A la remontée, on prend à la vidéo un superbe banc de poisons passant derrière.
A la sortie de l’eau, la montre est toujours là. Bientôt dans mes mains de nouveau.

Intacte, elle n’a pas bougé d’un iota. Première photo à la lumière du soleil tropical.

Vue rasante de la montre, avec les gouttes d’eau perlant sur sa glace. La couronne est parfaitement vissée. Relax. Comme si elle sortait de la piscine d’un quelconque 4 étoiles de Dubaï.

Le petit papier des amis, lui aussi du voyage, est de retour.

Glacée, la SD sèche au soleil après un rinçage à l’eau douce.
Au fond, la température est de 4°C. Une heure et demie de ce voyage l’a refroidie jusqu’au cœur. Elle mettra plusieurs minutes à se réchauffer sur mon poignet.


Nous voici rendus au terme de cette revue-voyage.

Quelle conclusions tirer de cette expérience de terrain ?

Chaque fois que je la regarde, je me dis que la Sea-Dweller n’est pas faite par le marketing, mais que c’est plutôt elle qui fait le marketing. Rare qualité pour une montre de cette catégorie.

Je peux donc la porter tous les jours.

Sous une combinaison de travail ou à un cocktaïl mondain, en première classe ou à pied, étanche au Champagne comme à la boue d'un solfatare, chaque seconde qu'elle bat raconte une aventure singulière.

J’espère que vous avez passé un bon moment en compagnie de cette superbe Rolex de plongée et vous souhaite quantité de semblables plaisirs horlogers.

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Pol Palacios - Octobre 2006.


Note de l'hôte

Pol a réalisé cette expérience en la dédiant, entre autres, à mon site du fait de la contamination qu'il avait subie à la lecture de ma revue de la Sea-Dweller. Je l'en ai remercié chaleureusement car l'attention m'a beaucoup touché.

J'ai voulu rencontrer l'homme qui avait eu le courage de faire subir à sa Sea-Dweller cette épreuve, pour laquelle elle est certes taillée mais que statistiquement elle avait infiniment peu de chances de subir.

Nous avons déjeuné à la Défense le jour où il repartait pour son champ de pétrole en Angola.

Nous avons discuté de la passion qui nous anime, des détails techniques de l'odyssée de sa SD, les craintes, les moments forts et les joies de l'opération, ainsi que de beaucoup d'autres choses comme toujours quand un chronomaniaque rencontre un autre chronomaniaque.

D’une manière générale, les amateurs de montres sont nombreux dans le milieu de l’explotration pétrolière… en même temps, qui en doutait ? Les descriptions des gars en partance pour les pays pétrolier de la zone d’influence de la France (Afrique), le lundi soir à Roissy qui se retrouvent devant les vitrines de Royal Quartz au terminal F m’a trop rappelé les chronomaniaques qui se retrouvent avant un évènement horloger, ou le samedi, place Vendôme.

Pour ceux qui doutent encore du côté baroudeuse des Sub et autres SD, Pol m'a dressé un panorama des épreuves que font subir les "pétroleurs" à leurs montres, il y aurait de quoi alimenter le Every Rolex Tells a Story, si l’on était un peu plus dans le domaine de l’héroïsme que dans celui des paris de gars disposant de temps (24h/24h sur la plateforme ou dans la barge pendant plusieurs semaines), d'imagination et d’un matériel ultra hi-tech à leur disposition.
Parmi les fréquentations de Pol, de nombreuses personnes sont des anciens de la COMEX, avec de vraies COMEX au poignet. Bref, l’ambiance sur les PF et les barges a l’air assez sympa et il doit y avoir des bons moments de rigolade.

Pol a repris l'avion vers ses champs de pétrole et sa vie de baroudeur, pour qui la SD a été faite. J'ai immortalisé ce moment.


SD des villes, SD des champs... de pétrole.
Cette SD est descendue à 1200m de profondeur

Bruno, l'Accro du tic tac - Octobre 2006

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